En discussion avec
En discussion avec... Héloïse Koltuk
par Sandrine Gaulin
August 21, 2026
S. Héloïse, bonjour! Pour débuter, comment décrirais-tu ton rôle chez Entremise?  
H. Ça fait 3 ans que je suis chez Entremise. À travers ces années, mon rôle a bien évolué! Je suis arrivée chez Entremise en tant que chargée de projet de l’Escale circulaire. C’était un rôle très terrain, qui impliquait beaucoup de gestion du bâtiment, d’animation du site, de gestion des occupations, de la communication — des choses concrètes. Cette première expérience a duré près d’un an. Durant cette année, rapidement, j’ai dû tisser des partenariats, notamment en lien avec l’économie circulaire. J’aime personnellement beaucoup faire du développement de projet. 

Durant ma deuxième année chez Entremise, j’ai eu la chance folle d’être impliquée dans le projet du Couvent des Franciscains. J’ai énormément appris auprès de mes collègues Albane (Lainé) et Philémon (Gravel), en étant aux premières loges pour voir comment pouvait se faire une telle transaction immobilière. Je les soutenais au meilleur de mes compétences, même si ce n’était pas mon expertise de base — ça  a vraiment été enrichissant. 

Enfin, durant la dernière année, en parallèle de mon implication grandissante dans le projet du Couvent, j’ai assumé un rôle plus important dans le positionnement stratégique, puis en développement des partenariats. J’ai affiné notre pipeline de ventes — j’adore cette expression (rires)! En d’autres termes, c’est une manière de tracer une ligne de vente plus claire, pour savoir identifier ou et comment agir dans notre développement d’affaires, et pour assister notre comité de coordination dans les décisions.

Ce que je trouve le plus cool, c’est que ce sont tous des rôles qui se sont cumulés au fil des années : je fais toujours une journée par semaine à l’Escale. C’est un rôle qui s’enrichit constamment, et qui a été ponctué de plein d’autres projets.  
S. En parlant de parcours qui s’enrichit, tu détiens un baccalauréat et une maîtrise en droit de l'environnement. Pourquoi avoir choisi ce chemin? 
H. J’ai décidé de faire des études en droit car ce sont des études qui se disent assez généralistes, qui permettent de développer une certaine rigueur intellectuelle, une capacité d’analyse, de synthèse. Elles offrent également une belle compréhension de la vie politique et institutionnelle, et de la manière dont la vie de la cité fonctionne. Ça m’attirait, et je ne regrette absolument pas ce choix aujourd’hui.

Je me suis spécialisée en droit de l’environnement, puis j’ai fait un master en développement durable, car c’est là où personnellement ça avait plus de sens. C’était un master pluridisciplinaire qui regroupait un tiers de juristes comme moi, un tiers d’économistes et un tiers de géographes. Ça m’offrait la chance d’aller vers des métiers ou des pratiques qui visent à construire des alternatives au modèle économique actuel, qui est mortifaire. Le droit à l’environnement, ça reste très juridique, c’est du droit administratif. En ouvrant plus largement dans le développement durable durant mon master 2, j’ai pu m’éloigner de la pratique juridique pure pour aborder plus largement des matières de gestion de projet en environnement — design de l’environnement, urbanisme, économie circulaire, etc. 
S. Et le patrimoine? 
H.  Ça, je l’ai découvert en arrivant chez Entremise. Dans mes études, la conservation concernait des parcs, des milieux naturels — pas des bâtiments. On s’intéressait aux statuts de protection, à ce que ça implique d’être, par exemple, un parc naturel. Ce qui caractérise les zones protégées, c’est qu’il y a des pratiques qui sont autorisées ou non, encadrées ou pas. Il y a des territoires qui sont mis sous cloche pour une conservation totale. Au final, ce sont des mécanismes similaires en patrimoine : ma formation m’a permis d’ancrer mes compétences dures dans quelque chose qui me parlait davantage. En ça, j’ai eu la chance de ne jamais avoir à me réorienter en intégrant le marché du travail. Dès mes premiers postes, je suis allée vers des organismes qui avaient une mission cohérente avec mes valeurs, qui était au bénéfice des communs et de l’environnement. Je suis vraiment pro économie sociale! J’aurais un mal terrible à m'imaginer travailler pour une entreprise qui ne met pas sa mission au moins au même niveau que sa rentabilité financière. Et j’ai conscience que c’est une grande chance d’avoir fait des études qui m’ont permis de facilement trouver le chemin de ces entreprises d’économie sociale. 
Bien entendu, même si le statut ne fait pas la vertu, j’invite tout le monde à se demander à qui sert vraiment sa force de travail, son jus de cerveau. En économie sociale, il existe beaucoup de bons garde-fous pour s'assurer qu’on mette notre énergie et notre temps dans des missions qui servent le bien commun, pas juste des intérêts financiers. Qu’on n’accentue pas les inégalités. 
S. Les expériences de travail dont tu parles, tu les as réalisées à Paris. Qu’as-tu apporté avec toi comme apprentissages, en venant ici? 
H. Bien que le terme soit aujourd’hui un peu galvaudé, le cœur de mon travail, c’était l’économie circulaire. C’était de trouver comment gaspiller le moins de ressources possibles, de réfléchir à des modèles alternatifs pour créer des activités en milieu urbain, etc. Mon premier emploi, c’était dans un réseau d’économie circulaire qui ressemble un peu à ce que fait Synergie Montréal. À travers mes expériences professionnelles, j’ai touché au réemploi de matériaux, puis à l’agriculture urbaine et, enfin, à l’occupation transitoire. Et aussi à la gestion des matières résiduelles et au tourisme responsable! Mais au final, j’ai travaillé presque autant de temps au Québec qu’en France. La question qui me semble la plus sensée pour moi, c’est donc plutôt qu’est-ce que je pourrais ramener du Québec vers la France? Spontanément, je pense au cadre du travail, notamment en tant que femme. Bien que ce soit loin d’être parfait, le sexisme me semble moins marqué ici. C’est peut être aussi que dans les six dernières années, j’ai développé des outils pour être plus alerte par rapport aux discriminations de genre. N’empêche, j’aurais une certaine appréhension, en tant que femme dans le milieu de l’immobilier en France, à penser réussir faire entendre mes points de vue au même titre qu’un collègue homme.
Au Québec, j’ai beaucoup développé ma capacité à communiquer de manière non-violente. Je rentre quand même régulièrement en France, et j’ai l’impression qu’on y a une manière de dire les choses qui est… On pourrait dire directe, pour les personnes qui aiment se cacher derrière ce terme! Mais je pense qu’on peut toujours parler du point de vue de ses besoins, sans attaquer les autres, en restant direct. 
Je garde toujours l'œil ouvert sur ce qui se passe en France, dans le milieu de l’immobilier collectif, de l’occupation transitoire. C’est un secteur qui y est beaucoup plus dynamique qu’ici, il faut l’avouer. J’ai l’impression qu’il y a une plus grande tolérance aux risques, ce qui permet d’offrir une plus grande place à l’expérimentation. Nous gagnerions à ce que nos acteur·ice·s institutionnel·le·s du Québec accordent une plus grande confiance à l’économie sociale et aux OBNLs, notamment dans le domaine de l’immobilier collectif. En France, l’occupation transitoire s’est progressivement institutionnalisée — parfois au détriment d’initiatives plus grassroots —, mais cela a permis de faire reconnaître cette pratique comme un véritable outil de stratégie immobilière. Elle figure aujourd’hui dans de nombreux plans directeurs en Europe, permettant d’intégrer le temps court dans des projets de longue haleine. Nous avons encore du chemin à faire ici pour en arriver là. 
S. Au sein du projet de requalification du Couvent des Franciscains, tu es responsable du volet location, développement et partenariats. Que signifie ce rôle pour toi? 
H. Déjà, le premier mot qui me vient, c’est honorée. Je suis vraiment contente d’avoir la chance de contribuer, de m’impliquer au sein de ce projet structurant pour Entremise.
L’occupation transitoire, c’est une stratégie incroyable, nécessaire. Par contre, souvent, la valeur que crée cette occupation n’est pas nécessairement captée pour la création de communs si c’est l’unique stratégie. Aller jusqu’au bout de la démarche, en devenant propriétaire de bâtiments pour leur donner une vocation sociale et collective à perpétuité, je trouve que c’est vraiment dead the game (rires). En soi, c’est génial.

Ensuite, à titre de responsable des locations, du développement et des partenariats du couvent, l’idée c’est de se demander quels usages on donne aux espaces, et trouver qui pourraient les occuper. Sauf que nous ne sommes pas des propriétaires conventionnels : on ne cherche pas des locataires lambda! On veut des gens qui s’impliquent avec nous dans le projet, à long terme. Il faut donc faire beaucoup de sensibilisation. C’est un travail en soi d’expliquer notre vision, ce qu’on veut faire, et la manière dont chaque organisme, chaque occupant·e, peut contribuer au projet. 
Évidemment, parfois, certains organismes veulent simplement un endroit où travailler, même s’ils comprennent l’intérêt de notre démarche. C’est pour ça que je trouve le terme “partenariat” important : on ne fait pas juste commercialiser des espaces, on construit un projet collectif. Le tout en tenant compte d’une réalité économique, avec un modèle économique qui supposent des espaces qui ne sont pas gratuits, avec un coût au pied carré et des conditions de bail qu’on veut suffisamment sécurisantes pour nous, mais aussi pour les locataires. 
S. Si tu avais à résumer ce que tu as fait pour mettre les espaces du couvent et des gens en relation dans la dernière, comment le ferais-tu? 
H. Il y a comme deux onglets à ce que j’ai fait : la recherche de partenaires et d’occupant·e·s sur le long terme, et aussi l’activation plus ponctuelle, événementielle. Je me suis vraiment éclatée dans le second, en essayant de faire naître des événements dans des lieux qui ne sont à la base pas prévus pour ces usages. 
Concernant le travail de plus longue haleine, il fallait d’abord identifier des futur·e·s occupant·e·s, créer une relation de confiance, leur donner envie de s’intéresser au projet, d’en apprendre plus, de rester impliqué·e·s dans toutes les étapes de ce projet complexe. On les a fait se rencontrer entre elles et eux, on leur a donné des outils pour qu’iels se projettent dans le milieu, découvrent des synergies possibles. Maintenant, on attaque l’étape des négociations des termes de chacune des occupations! 
S. Quelle est la plus grande force d’Entremise selon toi? Et son plus grand défi? 
H. Ce qui me vient d’emblée comme force, c’est la culture d’Entremise. On a nos grandes valeurs, bien entendu — justice sociale, préservation du patrimoine, abordabilité et équité, durabilité écologique —, mais on a aussi nos valeurs qu’on ne nomme pas publiquement, mais qui influencent tout ce qu’on fait : le droit à l'erreur, la bienveillance. Il n’y a absolument aucune concurrence entre collègues, on collabore et on se supporte toustes : ça peut sembler absurde à dire, c’est tellement important et naturel ici! Mais j’imagine qu’il y a beaucoup de milieux ou ce n’est pas comme ça. 
Aussi, j’aime l’attention que nous portons à l’esthétisme. Ça faisait partie des raisons pour lesquelles Entremise m’attirait comme organisme. Je trouve ça trop beau ce qu’on fait! Je continue d’être fière de notre organisme par rapport à ce soin de faire des choses biens, et belles. 
Enfin, j’aime qu’on aborde un sujet quand même complexe, sérieux — l’immobilier —, mais qu’on cherche à le ramener à quelque chose de très concret. À travers notre travail, ce qu’on dit aux gens, c’est qu’iels peuvent se réapproprier les lieux dans lesquels iels travaillent, vivent, évoluent. Et ça, ça conditionne leur qualité de vie, et la qualité des liens sociaux qui s’y créent. Je suis fière qu’on arrive à démocratiser un peu des domaines qui sont souvent sur-spécialisés ou sur-technicalisés, en permettant aux personnes de se réapproprier un secteur de manière transversale, en touchant plusieurs activités, corps de métiers, etc. 
Par contre, le défi, c’est qu’on évolue dans un système capitaliste qui nous oblige à composer avec certaines règles. Presque toutes les règles du jeu liées au financement, au droit à la propriété, à la fiscalité, sont pensées selon une logique capitaliste. On veut offrir des alternatives : c’est un exercice d’équilibriste en permanence, utiliser les règles du système sans jamais perdre de vue qu'on cherche à en changer les termes…… 
S. Au-delà de l’abolition du capitalisme (rires), pour quel genre de futur milites-tu? 
H. Je pense à des mots-clés. Je veux bien te les énumérer tels quels : 
Autogestion / Organisation collective  / Solidarité  / Démarchandisation des relations  / Valorisation des particularités locales  / Déstandardisation / Expériences
Puis, bien entendu : 
Fête/ Musique / Art /Danse 
En gros, j’aimerais que le futur permette aux gens de s’empouvoirer, de s’organiser collectivement. C’est ce qu’on essaie de faire à petite échelle, dans nos lieux. Ce faisant, on valorise les particularités locales, les liens de solidarité. Je souhaite mettre plein de couleurs dans un monde qui force souvent le standard.
À cet égard, la fête est une sorte de philosophie de vie. Je ne sais pas comment décrire ce qui fait que c'est un concept qui résonne autant pour moi… Elle rappelle de ne pas se prendre trop au sérieux. Elle incite à la joie, au partage collectif. Il y a plein de types de fêtes. J’imagine une fête qui rassemble. Sans être totalement naïve de tout ce qui va mal dans ce monde-là, ce que j’aime de la fête, c’est l’idée de l’espoir, de l’énergie, du vivre ensemble, du subversif. Il y a quelque chose d’égalitaire, d’ancré dans le moment présent, qui est accessible à tout le monde sans nécessiter d’explication. 
S. Héloïse, merci. C’était une réelle fête d’être en discussion avec toi.