Je suis arrivée chez Entremise au début du mois de juin 2025, à titre de chargée des communications. Depuis, je ne cesse de découvrir de nouvelles facettes de cet OBNL qui lutte contre la vacance immobilière en accompagnant et en gérant des projets d’immobilier collectif. Et j’ai eu envie de vous les faire découvrir aussi, en vous partageant des conversations que j’ai eu avec certain·e·s de mes collègues au fil des mois: la série En discussion avec est née ainsi. Bonne lecture! - Sandrine
S. Allo Maxine! Pour débuter, j’aimerais que tu me parles de la manière dont tu es arrivée chez Entremise, de tes expériences précédentes.
M. J’ai fait un bac puis un diplôme d’études spécialisées supérieures en design d’intérieur. J’ai pratiqué comme designer d'intérieur pendant quelques années, chez Humà Design + Architecture. J’ai une facette de moi qui est très pro-réemploi, pro-circularité. Mais souvent, en design d’intérieur, tu arrives dans un espace, tu le vides entièrement, puis tu repars à zéro, à neuf. Ce n’était pas une approche qui me passionnait particulièrement. Puis, pendant la pandémie, j’ai perdu mon emploi. Ça m’a ouvert la porte pour un retour aux études : je suis allée compléter une maîtrise en Design, création et innovation à la faculté de l’aménagement à l’UdeM. Mon projet de maîtrise, c’était de trouver des manières d’intégrer l’économie circulaire en design d’intérieur. C’est ainsi que mon chemin a croisé celui d’Entremise, alors que je suis allée faire un stage à l’Escale circulaire. Mon rôle lors de ce stage, c’était de tenter de faire le plus de réemploi possible en aménageant l’espace. À la fin de ma maîtrise, je suis allée présenter mon projet chez Entremise. J’ai obtenu le poste de chargée de projet à l’Escale circulaire en janvier 2025.
S. Je n’avais pas réalisé combien ton parcours était lié à celui de l’Escale circulaire! Fascinant.
M. Oui! En 2023, alors que j’étais encore à la maîtrise, je réalisais des entretienssemi-dirigés avec des entreprises en design d’intérieur et des organismes qui touchaient à l’économie circulaire. C’est à ce moment-là que j'ai parlé à Philémon [Gravel]. Je lui posais des questions sur l’Escale circulaire, notamment, qui était à ce moment en cours de développement. Et il a fini par me demander : « As-tu du temps cet été? Notre chargée de projet pour l’Escale est dans le jus! ». Et j’ai simplement répondu : « Bien oui, pourquoi pas! ». Ça a commencé comme ça! (rires)
S. Pourrais-tu me parler davantage du projet de l’Escale circulaire?
M. L’Escale circulaire, c’est un projet situé dans l’ancienne gare d’autocars de Montréal, qui était vacante depuis le projet de l'Îlot Voyageur, qui était de bien trop grande envergure. C’est devenu vacant en 2011, et ça l’est resté pendant presque dix ans. La tuyauterie était brisée, il y a eu du squattage, des infestations de rats, de pigeons. L’immeuble s’est vraiment dégradé pendant cette période, et les travaux pour le rendre de nouveau utilisable étaient énormes. C’est pour ça que la Ville a décidé de racheter le bâtiment et de contacter Entremise pour y faire de l’occupation transitoire — presque temporaire, même —, en attendant que le projet futur prévu sur le site voit le jour. Le but, c’était d’occuper le bâtiment avant sa démolition pour éviter que les problèmes de squattage et d’infestations ne s’aggravent entre temps. Avec Entremise, on voulait optimiser cet espace, qui est vraiment central, et qui possède une gigantesque superficie. Avec la dégradation avancée des lieux, on n’a pu occuper qu’une partie du rez-de-chaussée. On a fait le strict minimum pour rendre l’espace utilisable, notamment en ramenant une source d’eau dans un seul bloc sanitaire. Évidemment ça limite beaucoup les usages qu’on peut faire à l’Escale, mais on a quand même trouvé des occupant·e·s à qui les conditions convenaient.
Et l’Escale circulaire porte bien son nom : la mission, les valeurs de cet espace, c’est vraiment l’économie circulaire. Tous·tes les occupant·e·s qui sont dans ce projet doivent avoir un lien avec la circularité. Par exemple, on a Les Valoristes, une coop sociale et solidaire qui fait de la consigne. On a aussi eu une banque alimentaire, Racine Croisée, mais leur équipe a dû partir en raison du manque de salubrité des lieux. On a eu le projet Colibri qui était un projet pilote de livraison à vélo, ainsi que Purolator. On a aussi SOS Courrier, qui fait aussi de la livraison à vélo et qui occupe encore les lieux. Il y en a tant! Un de mes coups de cœur, c’est Sentier Urbain qui avait aménagé un oasis pour cultiver toutes sortes de fruits et de légumes directement avec de la terre déposée sur l’asphalte du stationnement à l’arrière. C’était magique comme espace : des cinquantaines d’espèces de fruits et de légumes y étaient cultivées, puis distribuées à des banques alimentaires. Notre plus récent occupant s’appelle Alexis Vaillancourt. C’est un artiste multidisciplinaire qui fait des meubles, des tableaux, le tout avec des matériaux issus du réemploi.
S. Et quel est le rôle d’Entremise au sein de l’Escale?
M. On est là pour faire la gestion du projet : budgets, échéanciers, offres de services, vraiment toute l’administration et la gestion immobilière. S’il y a des bris ou du vandalisme, on est là pour gérer l’immeuble, accompagner les occupant·e·s, gérer les différentes conventions de location, les potentiels problèmes de cohabitation, la communication — réseaux sociaux, articles, site internet, etc. C’est vraiment complet!
On a aussi développé un collectif au sein de l’Escale, qui s’appelle le Pôle Textile. Il se trouve dans des espaces en location qu’on appelaient « hôtel-à-projets », et qui permettaient de faire des locations court-terme afin de tester d’autres usages, d’accueillir une plus grande diversité d’occupant·e·s. Le Pôle textile est un collectif pour les acteur·rice·s du secteur du textile et de l’habillement qui souhaitent adopter des démarches plus circulaires. À travers ce Pôle, on a rassemblé une foule de personnes lors d’activités, de marchés pop-up, d’ateliers, des cours de couture, etc. Je dis « on », mais le Pôle Textile a été mis sur pied avant que je ne m’implique dans le projet. On l’a relancé l’an dernier, avec la boutique seconde main Intemporelle, puis avec l’OBNL Growing A.R.C.
S. Comment ta formation et ton parcours influencent-ils ta manière de gérer le projet de l’Escale circulaire? Inversement, quels sont les apprentissages et constats que ce projet t’a permis de faire par rapport à ta pratique?
M. Pendant mon stage, je me concentrais vraiment sur le design d’intérieur, sur l'aménagement du lieu. On a tout vidé, tout repeint, tout nettoyé, on a construit des bacs à fleurs, etc. On était en phase de construction, il n’y avait pas vraiment de gestion d’occupant·e·s à faire. Quand j’ai eu le poste de chargée de projet, je n’avais sincèrement pas d’expérience dans ce domaine, c’était stressant! Je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais. Mais je connaissais l’équipe, je connaissais le lieu. J’ai pris le risque. L’Escale circulaire m’a appris à devenir une chargée de projet. J’ai développé mes compétences en administration, à être en contact avec la Ville, à gérer une foule d’aspects d’un projet — le bâtiment, la communauté, l'administration, les finances, les occupant·e·s.
On a aussi mis sur pied une démarche de réemploi avec la collaboration de SURCY. On voulait miser sur les matériaux et les objets déjà présents dans l’espace, même pendant la phase chantier. On voulait solliciter et sensibiliser les promoteurs à déconstruire plutôt qu’à démolir, à réutiliser certaines filières pour le futur projet de construction neuve. On avait identifié trois filières spécifiques : les fenêtres, les radiateurs et la brique. C’est un aspect qui me passionne beaucoup, qui réconcilie réellement le design d’intérieur et l’économie circulaire. Pour chacune des filières, on a identifié des précédents afin de présenter leurs potentiels au promoteur. Au final, l’enjeu avec les promoteurs en général, pas seulement dans le cas de l’Escale, c’est qu’ils ont peur que le réemploi leur fasse perdre du temps en chantier. Mais quand c’est préparé en amont, c’est tout à fait possible de faire du réemploi, de bien l’intégrer à la réalité du chantier. Le promoteur était donc très ouvert à ça. Malheureusement, toutes ces démarches là sont en pause parce que la transaction de vente du bâtiment n’a pas été signée, en raison des travaux de la STM qui vont se prolonger pour encore quelques années aux abords immédiats du site. Bien entendu, c’est dommage. Mais ce travail n’a pas été vain : on l’a documenté, on a appris plein de choses, et on pourra s’en servir pour les futurs projets.
S. Plus précisément, quels sont les aspects de l’Escale qui pourraient servir d’exemples ou de contre-exemples pour d’autres projets?
M. Le plus grand apprentissage, c’est de comprendre l’ampleur des défis liés à la reprise d’un bâtiment après autant d’années d'abandon. C’est extrêmement complexe et coûteux d’attendre si longtemps. Au final, ce bâtiment doit être démoli, il est passé le point de non-retour. Il faudrait mettre en place des mécanismes qui empêchent les bâtiments d’être laissés à l’abandon, de trouver des stratégies d’occupation pour éviter les infestations, la dégradation, les bris de tuyauterie, etc. Plus le temps avance et plus les conditions du bâtiment rendent difficiles de trouver des occupant·e·s.
S. J’aimerais maintenant qu’on revienne à la base de l’Escale : la circularité. Quelle définition ferais-tu de ce terme?
M. La circularité, l’économie circulaire, ça a été développé pour contrer l’économie linéaire. L’économie linéaire, celle dans laquelle notre système actuel fonctionne, ça veut dire extraire une ressource, l’utiliser, puis la jeter. Évidemment, ça crée un problème de ressources à moyen ou à long terme. Avec l’économie circulaire, on cherche à garder cette ressource, la récupérer encore et encore. Le réemploi, c’est l’une des douze stratégies de la circularité, parmi d’autres comme le recyclage ou la réparation. La particularité du réemploi, c’est qu’on réutilise une ressource, un matériau ou un objet sans transformation majeure.
Au sein de l’Escale, le réemploi a pris plusieurs formes. En 2023, des étudiant·e·s de l’UQAM ont fait l’inventaire de tous les biens matériels du bâtiment, par étage. Iels ont noté leur état de 1 à 5 étoiles. Ensuite, SURCY est venu nous aider pour réactualiser cet inventaire et cibler ce qui avait un bon potentiel de réemploi, dans l’objectif de trouver pour chacun de ces éléments de repreneur·se·s.
S. C’est probablement une question un peu naïve, mais est-ce que l’économie circulaire concerne les gens, ou seulement la matière? En d’autres mots, est-ce que des stratégies comme les échanges de service entre personnes ça compte comme de l’économie circulaire?
M. Non je ne pense pas, l’économie circulaire c’est vraiment pour stopper l’épuisement des ressources matérielles. Par contre, c’est à plusieurs échelles : l’occupation transitoire, par exemple, fait partie de la mentalité circulaire. Au lieu d’avoir une filière comme des fenêtres, on a une sorte de filière immobilière. Ça permet de remettre en circulation un bâtiment au lieu de le détruire.
S. En parlant de démolition : le bâtiment de l’Escale sera démoli dans les prochaines années. Mais le mandat d’Entremise, lui, se terminera avant cela, en novembre 2026, et avec lui, son occupation transitoire. Comment te sens-tu par rapport à cette fin?
M. C’est drôle parce que tu m’aurais posé la question il y a une semaine et j’aurais probablement répondu que j’avais hâte que ça se termine, parce que les conditions actuelles sont difficiles dans le bâtiment. Mais cette semaine, j’ai beaucoup parlé à ma co-chargée de projet, Héloïse [Koltuk], et aussi avec les occupant·e·s. Iels sont tellement… iels ne veulent pas s’en aller, iels aiment l’espace, trouvent que c’est précieux d’avoir un local pour travailler, qui est abordable et situé au centre-ville. Ça m’a donné un regain de passion pour cet espace qui tombe en ruine. J’aimerais ça continuer à suivre ce projet : même si j’ai eu une pause de deux ans, mine de rien je le suis depuis ses débuts. J’y suis attachée, j’aimerais pouvoir rester jusqu’à ce qu’il soit démoli.
S. Un autre projet d’Entremise se conclut cette année : le mandat d’occupation transitoire pour la Cité-des-Hospitalières. Durant cette période charnière, que souhaites-tu pour l’avenir?
M. J’aimerais vraiment que chaque personne du Pôle Communauté, mais aussi plus largement de l’équipe, puisse mettre ses expertises à profit d’autres projets d’occupation transitoire. Je crois qu’on devrait ouvrir un peu nos horizons, élargir ce qu’on offre au sein de notre activation des lieux et de la facilitation de la vie collective. Entremise est bien connue pour son implication dans les projets de requalification patrimoniale ou de bâtiments religieux. Mais j’aime le côté underground de bâtiments plus trash comme celui de l’Escale. Je n’ai pas peur de ça! Au lieu d’effacer l’usure, tu la mets en valeur. Ça n’a pas besoin d’être un bâtiment patrimonial pour avoir une importance pour la mémoire collective.







