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En discussion avec... Philémon Gravel
par Sandrine Gaulin
December 15, 2025
Je suis arrivée chez Entremise au début du mois de juin 2025, à titre de chargée des communications. Depuis, je ne cesse de découvrir de nouvelles facettes de cet OBNL qui lutte contre la vacance immobilière en accompagnant et en gérant des projets d’immobilier collectif. Et j’ai eu envie de vous les faire découvrir aussi, en vous partageant des conversations que j’ai eu avec certain·e·s de mes collègues au fil des mois: la série En discussion avec est née ainsi.  Bonne lecture! 
– Sandrine
S. Philémon, bonjour. Tu es le co-fondateur d’Entremise, qui aura bientôt 10 ans. Pour débuter, j’aimerais comprendre : quelles étaient les motivations qui t’ont mené à cofonder cette entité?
P. J’ai eu la chance d’avoir beaucoup de bourses à l’université. Je me suis donc donné une année pour faire des projets qui m’intéressaient après ma graduation. Je me suis impliqué, j’ai fait du bénévolat, j’ai rencontré un groupe d’amis qui s’intéressaient au patrimoine et à l’occupation transitoire. Je revenais à ce moment d’un voyage d'études que j’avais fait dans le cadre de la bourse du Collège des Présidents — l’Ordre des architectes donnait une bourse à un étudiant d’une des écoles d’architecture du Québec pour aller visiter des projets à l’international. Mon sujet de recherche, c’était la requalification des bâtiments hospitaliers et industriels exédentaires. On avait dans ce temps-là le Silo no5, qui faisait année après année des concours d’architecture qui ne se réalisaient jamais. Alors je me suis dit, allons voir ailleurs ce qui se fait! J’avais fait une longue liste de projets : 17 bâtiments dans 5 pays. Et un peu par hasard, je suis tombé sur un projet de Plateau Urbain. C’est là que j’ai compris à quel point la requalification itérative et influencée par les gens qui occupent le bâtiment était tellement plus intéressante pour le patrimoine bâti que la requalification traditionnelle signée par un architecte avec un ruban coupé après des années de conception et de chantier. Ça m’a fait réfléchir sur la pratique de l’architecte, non pas comme quelqu’un qui prescrit des projets, mais plutôt qui accompagne ceux qui les occupent et les réalisent. Un architecte-accompagnateur.

En revenant à Montréal, j’ai rencontrer d’autres gens intéressés par les mêmes questions — Jonathan Lapalme, Mallory Wilson et Philippe Asselin. Ils participaient alors à un concours sur la décarbonation. Au lieu de proposer une serre verticale, ils avaient imaginé un réseau. Un réseau qui met en contact des personnes sans espaces et des espaces sans personnes. Leur équipe était multidisciplinaire : une personne calée en communication, l’autre en patrimoine, l’autre en architecture du paysage. Avec moi qui avait le côté architecture et avec l’année que je m’étais offerte pour essayer des affaires, on s’est dit “pourquoi pas enregistrer une organisation, puis voir ce qui se passe?”. On avait aucune idée d’où est-ce que ça irait, mais on sentait qu’il y avait un besoin. J’avais vu l’immense succès de Plateau Urbain de l’autre côté de l’océan, et on constatait la crise de la vacance ici, pour laquelle on n’avait pas beaucoup de solutions. On a fondé Entremise pour réfléchir à l’occupation transitoire comme une solution face à cette crise de la vacance et du patrimoine, qui était jusqu’alors très silencieuse.
S. Et finalement, ton année de recherche et de projets s’est transformée en plusieurs années.
P. 60 heures de stage dans un petit bureau d’architecture en patrimoine, et c’est tout! Ma trajectoire d’architecte s’est arrêtée là! D’ailleurs, J'ai récemment quitté le...Comment dire ça? Je ne me présente plus comme un “architecte de formation. Depuis cette année, maintenant, j'essaie de dire que je suis un développeur immobilier. Ou des fois, quand je veux me choquer un peu, j'essaie même de dire que je suis promoteur d’immobilier collectif, un mot pour lequel j’aimerais un peu qu’on redore le blason.
S. Maintenant qu’on a discuté de la genèse d’Entremise, j’aimerais qu’on survole l’histoire de l’entreprise. Si tu avais à cibler trois moments-clés de la dernière décennie, quels seraient-ils?
P. Hum. C’est sûr que j’aurais dû lire tes questions d’avance… (rires)

Alors… Le premier, ce serait quand on a invité la mairesse Valérie Plante à venir visiter le projet Young, au moment de son inauguration. J’avais fait la nuit d’avant une immense clé dorée. On l’avait dans les mains, il y avait tous les occupants du projet Young qui étaient là. C’était le début d’une preuve de concept : dire qu’en quelques mois et avec quelques milliers de dollars, on avait réussi à rendre un bâtiment sécuritaire et y accueillir une trentaine d’organisations, là où un projet traditionnel aurait pris plusieurs années et plusieurs millions. Le tout dans un bâtiment qui figurait sur une longue liste de bâtiments excédentaires de la Ville de Montréal.

Pour arriver à ce projet-là, Jonathan (Lapalme) avait réussi à conceptualiser un laboratoire transitoire où la Ville et une fondation privée s'investissaient pour tester l’occupation transitoire comme preuve de concept pour les bâtiments excédentaires de la Ville. Et le premier projet de la liste qu’on avait visité, c’était le Projet Young. On a visité, on a vu, on a fait ce qu’il fallait. Et soudainement, on était responsable d’un bâtiment alors qu’on avait jamais fait ça.

Après ça, le deuxième moment, c’était autour d’une table de réunion avec une vingtaine de personnes, alors qu’on venait d’obtenir le mandat pour l’occupation transitoire de la Cité-des-Hospitalières. C’est un moment clé parce qu’on s’est fait dire dans cette réunion là qu’il n’y avait aucune chance pour qu’on mette les pieds dans ce bâtiment-là avant dix ans et dix millions en travaux. Il y avait beaucoup de gens importants, dont une architecte de la ville qui avait fait une maquette en Lego pour démontrer toute la non-conformité des usages qui se chevauchaient. Heureusement, on avait eu la présence d’esprit d’amener autour de la table un expert de la partie 10 du code du bâtiment qui a pu démontrer qu’une occupation par phase et par section du bâtiment était possible. C’est le moment où on a compris qu’on avait un rôle à jouer pas seulement dans l’opération d’un projet transitoire, mais aussi dans l’accompagnement pour le rendre possible. Ça a été un gros déclic de réaliser qu’on pouvait être une clé pour défaire un noeud gordien d’embûches légales et réglementaires dans la requalification de bâtiments atypiques que l’approche immobilière conventionnelle ne permet pas d’occuper et  pour lequel un propriétaire public n’est pas en mesure de prendre de risque. Je me rappelle, nous sommes sortis de cette rencontre complètement terrifiés et galvanisés de l’absurdité de certaines situations. Se faire dire, d’un bâtiment magnifique qui était chauffé, gardé, nettoyé et occupé par des soeurs il y a à peine un an, qu’il n’y a aucune chance, en pleine crise du logement et d’un manque d’espaces abordables, qu’on y mette les pieds avant plusieurs années et plusieurs millions, c’était… Ça a été la révélation que  le monde est malléable, mais qu’il ne se laissera pas transformer si facilement non plus!

Le dernier moment, c’était jeudi dernier, alors que je suis passé à côté de Albane (Lainé)  et que je l’ai vue, à l’écran avec plein de monsieurs, chez un notaire virtuel, en train d’acheter notre premier bâtiment. En train de concrètement sortir ce bâtiment là du marché pour les 100 prochaines années, avec une vocation qui n’est pas celle de la financiarisation, mais bien de l’usage social, culturel et communautaire qu’on veut en faire!

La tension entre la valeur d’échange et la valeur d’usage m’intéresse depuis le début d’Entremise. On s’est vite rendu compte que la maîtrise du foncier (la propriété) est essentielle pour s’assurer qu’un lieu mette d’abord de l’avant la valeur sociale qu’on lui donne en l’utilisant, plutôt que la valeur monétaire qu’on obtiendrait en le vendant. Car sinon, les projets qu’on fait feraient juste augmenter la valeur d’échange (monétaire) de celui qui possède le bâtiment sans retombés pour ceux qui l'utilisent et le font vivre. C’est d’ailleurs pour ça qu’on ne faisait des projets d’occupation que dans des bâtiments publics. Mais là, on passe à une toute autre étape… On sort réellement des bâtiments du marché privé pour les redonner aux communautés qui souhaitent les animer.
S. Les moments que tu nommes sont très intéressants. Ce sont  des moments auxquels je ne m’attendais pas, très humains. Bien au-delà du factuel ou des jalons qu’on met sur une ligne du temps.
P. C’est ça Entremise, c’est une addition de moments humains qui finissent par créer un projet entrepreneurial.
S. Absolument. Dans ta vie personnelle, tu as aussi eu tes propres moments-clés, notamment la naissance de tes deux enfants et ta brève incursion dans le monde de la construction. Comment ces événements — et les pauses associées — ont-ils influencé ton travail?
P. Je pense qu'il faut dire que pour moi, l'intention initiale de faire un OBNL c'était de créer un véhicule au service d'une mission. Un véhicule qui ne dépend pas uniquement des individus qui le composent ou des cofondateurs, qui peut être approprié et manoeuvré par d'autres, au service d’une même mission.

Il y a quand même une tendance provenant de l’extérieur de vouloir attacher un projet à un individu spécifique. On l’a vite senti aux débuts d’Entremise, les fondations privées cherchaient la figure de proue du projet, pour le personnifier. C’est probablement un mauvais pli de l'entrepreneuriat privé :  mettre en avant non pas le collectif, mais l'individu. Sachant cela, j’ai toujours essayé de faire attention à ne pas devenir ce visage, surtout quand je suis devenu le dernier cofondateur encore sur le payroll. C’est ma manière de dire que je ne pourrais jamais vendre Entremise et m’acheter un yacht : le mieux que je pourrais faire, c’est peut-être m’acheter une chaloupe avec mon 4%!

Mais ce n’est pas toujours évident : je maîtrise le discours, le réseau je l’ai construit depuis longtemps.  C’est un effort constant qui nécessite certains pas de recul. Quand j’ai pris six mois de congé de paternité, ça a été l’occasion pour d’autres personnes de nourrir de leurs vision la manière dont l’organisme pouvait évoluer. C’était également mon intention quand j’ai quitté Entremise pour aller travailler en construction pour un an :  laisser la place à certaines personnes qui souhaitaient reprendre le flambeau. En vrai, c’est un peu l’aboutissement de la raison initialement pour laquelle on a fait le projet : démontrer qu’il ne dépendait pas des cofondateurs, que c’était un véhicule qui pourrait survivre plusieurs dizaines d’années peut être, en faisant des projets et en permettant aux gens d’avoir un travail qui a un sens, sans nécessairement qu’il y ait une seule personne à sa barre. Donc ça, c’est au niveau de l’ambition pour l’organisation qui m'a motivé à quitter pendant un an.

Après, personnellement, j’ai toujours vécu avec le syndrome de l’imposteur. Je pense qu’à petite dose, c’est important comme sentiment. Mais quand ce sentiment là est couplé au cadre bien défini de la formation d’architecte, c’est moins facile. Tu fais ton bac, ta maîtrise, tes stages, tu travailles dans un bureau et si tu es chanceux, que tu sacrifies pas mal d’affaires, tu deviens associés. Mais l’architecture c’est tellement plus que ça. À Rio, là où j’ai fait une année d’échange lors de mes études, les programmes d’urbanisme, de design et d’architecture ont tous un tronc commun avant de se spécialiser. Je trouve ça beau.. Tout ça pour dire que c’est peut être plus difficile ici de sortir du cadre et de trouver un nouveau sens à ce que je voulais faire en faisant de l’architecture, mais pas  nécessairement en étant architecte. Pour essayer de trouver une réponse, j’ai pris un pas de recul, fait autre chose, comme essayer de faire mon corps de métier en travaillant dans la construction. C’est un vieux rêve romantique que je trainais et que j’ai testé, pour me rendre compte que c’était pas mal moins romantique dans la réalité!
S. Il fallait le faire pour le savoir. Tu es revenu chez Entremise ensuite avec une perspective renouvelée, assurément.
P. J’ai aussi profité de ces pauses pour m’impliquer dans d’autres projets. À travers Entremise, j’ai réalisé, quand même sur le tard, qu’on faisait de l’économie sociale, que c’était un mouvement, une alternative au marché conventionnel, au secteur public et privé. À mon avis, c’est un projet politique pour repenser la manière dont on fait de l’économie, en ne mettant pas le profit au cœur des priorités. L’économie, ça existe depuis tout le temps, mais la financiarisation, c’est assez récent. Bref, ce mouvement d’économie sociale, je voulais l’explorer. Pendant mon année de chômage et de construction, je me suis beaucoup impliqué dans l’ESSA pour la structuration et le financement de ce beau réseau sectoriel qu’est le regroupement d’entreprises en économie sociale et solidaire en aménagement. Aussi dans SURCY, qui était un petit projet en démarrage : ils venaient de faire un OBNL, mais n’arrivaient pas à trouver leurs premiers revenus. Ils avaient une vision et un projet magnifique lié à un sujet qui me passionne : le réemploi de matériaux. Je me suis donc impliqué afin de les aider dans le développement d’affaire qui permettait de concrétiser la vision et le projet qu’ils avaient déjà. J’ai profité de ma pause pour cuisiner des lunchs aussi, pour remplir le congélateur tombeau pour que tout le monde ait des repas dans ma famille. J’ai fait quand même pas mal de sacrifices pour Entremise. D’avoir une année de père au foyer, ça a été salutaire.
S. Ton discours sur l’importance de créer un véhicule capable de fonctionner sans ses cofondateurs me fait penser à ce qu’on prône dans nos projets d’occupation transitoire. Toujours, on a l'objectif de pérenniser un projet en misant sur son autonomisation. Ça implique qu’Entremise cède tôt ou tard la gestion du projet à d’autres personnes.
P. C’est vraiment pas facile à faire, parfois. Moi, ça me tente de travailler sur ces projets chez Entremise, et je veux absolument que la mission soit accomplie. Comme ça fait longtemps que je le fais, je vais nécessairement avoir plus d’aise que quelqu’un qui commence. Il faut trouver l’équilibre entre former des gens et miser sur les expertises en place. C’est sûr que l’autonomisation des gens, c’est bénéfique à terme pour la durabilité de l’entreprise.
S. Une nouvelle réalité d’Entremise, c’est qu’on a maintenant une société immobilière. Pourquoi?
P. Déjà, je ne dirais même pas qu’on a une société immobilière. Quand il y a eu le concours d’architecture il y a 10 ans, ce qu’on disait c’est qu’il manquait un réseau, un système. On avait envie de créer un outil – ou un véhicule – qui pouvait nous aider à combler ce besoin. De la même façon, nous croyons qu’une société immobilière était nécessaire pour répondre à ce vide qu’il y a dans la requalification de bâtiments atypiques magnifiques. Plein de gens souhaitent les développer, mais ce n’est la mission de personne de prendre le risque immense de ficeler cela dans un projet viable. Il faut prendre le risque de développement, avoir une expertise en architecture, être respectueux du patrimoine, adapter un modèle économique aux contraintes d’un bâtiment, le mettre au service d’un quartier, le sortir du marché spéculatif. Ça prend vraiment une bébite! Et c’est une bébite qui est manquante dans l’écosystème : on participe donc à mettre en place une structure qui permet d’accomplir la mission que l’organisme s’est donné.

Il faut se rappeler aussi qu’il y a d’autres sociétés immobilières qui commencent à voir le jour. Il y a toujours le réflexe de se demander quelle sera notre part de marché. Mais il faut vraiment sortir de ce paradigme là. Il faut se rappeler qu’on a tous une mission commune, que c’est ensemble qu’on deviendra plus compétitifs face au marché privé. C’est la notion de base en économie sociale : on a des avantages et des désavantages différents. Alors il faut s’interroger sur nos avantages concurrentiels sur le marché. Ça ne peut pas être le rendement et ça fait qu’on a moins accès à des capitaux privés. Mais la collaboration entre entreprises d’économie sociale, c'est un réel avantage face au marché privé.

Tout ça pour dire que si d’autres gens veulent aider à combler ce manque dans l’écosystème, let’s go! On n’est pas en compétition, tout le monde gagne à collaborer. Récemment, on me demandait des montages financiers et des modèles économiques réalisés pour le projet du Couvent, pour s’inspirer pour un projet similaire. J’ai tout envoyé en une seconde. Les gens étaient surpris, ils ne s’attendaient pas à ce qu’on leur partage des documents stratégiques comme ça, gratuitement, sans rien demander en retour. C’est une posture que je compte garder. En vérité, ça s’avère payant et positif pour Entremise, en se disant que la raison pour laquelle on existe, c’est la mission. En partageant nos ressources et nos apprentissages, ça nous revient autrement : l’écosystème  devient plus fort et nous aide à accomplir notre mission.
Bon, là, on essaie des choses. On a créé une société immobilière. On fait un premier projet. Qui n’essaie rien n’a rien. Si on se plante, ça pavera la voie pour le prochain qui va réussir. Je suis vraiment à l’aise avec l’idée de l’échec. Si ça ne marche pas, on mettra au moins en lumière les nombreux blocages et freins qui rendent si difficile quelque chose qui devrait tomber sous le sens:   Pouvoir utiliser un bâtiment vacant pour répondre au besoin d’un quartier et d’une nouvelle communauté d'occupants. On a pas le choix d’essayer! En économie sociale, il n’y a pas d’investisseurs derrière nous. C’est un de nos avantages concurrentiels. Notre capacité à prendre des risques, là où le privé ne veut pas le faire vu qu’il n’y a aucune promesse de profit à la fin. Le projet de requalification de l’ancien couvent des Franciscains, c’est que du risque, avec pratiquement aucun rendement prévu. Quel privé ferait ça? (sourire)

Nous on le prend, ce risque, car notre objectif, ce n’est pas que la rentabilité financière, mais seulement la viabilité économique. On est dans un autre paradigme. Et si on arrive à tirer notre épingle du jeu, ce sera incroyable. Parce que même dans un marché conventionnel, prendre des risques, c’est payant.
S. Parlons-en, du projet du Couvent. Tu en es le chargé de projet. Comment vois-tu ton rôle?
P. À 36 ans, je commence à me connaître. Je réalise que je suis très confortable de faire des choses que je n’ai jamais faites, et que personne d’autre n’a jamais faites non plus. Ça m’enlève de la pression, étrangement. Je me dis, dans tous les cas je serai le meilleur et le pire, parce qu’il n’y a pas de comparable! C’est ce qui me stimule.. Je sais que le projet du couvent est très risqué. Je sens aussi que tous les membres de l’équipe ont une tolérance différente au risque. Certaines personnes sont moins confortables avec l’idée. Avoir la charge d’un projet comme ça, ça me rappelle la posture de l’architecte-accompagnateur dont je parlais un peu plus tôt.

Moi, je suis expert en rien, mais j’arrive à comprendre chacun des différents volets du projet : finances, communications, architecture, communautés, transaction, etc. J’accompagne les autres membres de l’équipe, pour m’assurer que tout ça est cohérent et avance dans une direction qui me semble aligné avec nos objectifs et notre mission. Même si je ne sais pas si c’est la bonne direction. C’est sûr que je me pose beaucoup de questions, et que parfois je me demande si je suis la bonne personne pour faire ça. Je ne suis vraiment pas dans le top 3 des gens organisés à Entremise, disons!
S.  En effet. Mais moi non plus! (sourires)
P. Mais je pense que j’ai une bonne vue stratégique. Pour moi, la stratégie, c'est de comprendre et maîtriser les informations clés de tous les différents volets d’un projet, afin de s’aligner et d’avancer dans une direction précise et unique commune. Un mélange d'intuition et de raisonnement, en fonction des positionnements du contexte politique, des échos des bailleurs de fonds, de mon feeling avec le directeur de la table de quartier, de nos négociations avec l'entrepreneur, des enjeux de positionnement de la génératrice, etc. Un projet immobilier c’est beaucoup, beaucoup, d'intrants différents, et qui sont parfois contradictoires. C’est pratiquement impossible de faire la liste de tous ces intrants et arriver à une conclusion parfaitement limpide sur la décision à prendre. C’est là que l’intuition embarque. Souvent, les grandes découvertes scientifiques — les fameux Eureka! — surviennent parce que le terrain  a été préparé à recevoir l’idée. Je fais confiance aux bonnes idées. J’ai souvent des idées, mais je me fais aussi un devoir d’alimenter constamment le terreau d’informations qui permet de faire éclore ces bonnes idées innatendue.
S. Tu lances plein de choses au sol pour voir ce qui va germer, et ce que tu veux garder.
P. Exactement. Et une chance que le vélo existe : tous mes moments Euraka! pour des projets, des négociations, ou du développement, c’est dans mes rides de vélo que je les ai. Particulièrement en hiver!
S. Justement, on a parlé des débuts d’Entremise, de ses moments marquants, puis du projet actuel sur lequel tu travailles, soit le couvent. Si on te donnait le champ libre, vers lesquelles de tes idées Eureka!  te tournerais-tu pour les prochaines années?
P. Souvent avec mon sentiment d’imposteur, je me demande à quoi je sers. Tu sais, l’air de rien, quand tu pars un projet comme ça, tu te fais embarquer dans… c’est une roue, une affaire se passe, en entraîne une autre.  Mon année hors d’Entremise, puis mon retour, ça m’a vraiment permis de comprendre que c’est ce que j’ai envie de faire du reste de ma carrière. Je suis conscient d’être imbibé de privilèges — je suis un homme blanc, canadien, hétérosexuel, propriétaire, éduqué. J’ai juste eu des chances : à quoi vont-elles servir? Je sens que j’ai une vraie dette, que je dois servir à quelque chose qui a un sens. Sinon, à quoi bon? Je me suis interrogé sur comment je pouvais servir, et je crois vraiment que je peux aider à faire avancer l’immobilier collectif, à requalifier des bâtiments atypiques au profit des nouvelles communautés qui veulent les faire refaire, et peut être plus spécifiquement des anciens couvents.

On vit un moment historique au Québec, un transfert de richesse sur tout le patrimoine religieux. Les congrégations, les églises, ça  a été les services sociaux pendant des centaines d’années au Québec. Bien entendu, toute cette histoire n’est pas rose. N’empêche, il y a beaucoup de parallèles à faire avec l’économie sociale. Je suis convaincu que les lieux conditionnent la manière dont les usages s’y déploient. Et là des lieux qui ont été conçus pour la vie en communauté — un mode de vie qu’on ne connaît plus aujourd’hui, et qui était celui des communautés religieuses — s’apprête à s’éteindre. Je veux participer à m’assurer que ces valeurs et ces lieux soient transférés au profit de nos collectivités.

Je veux que ma job, ce soit plus qu’une job, qu’il y ait un sens, une finalité qui soit au-delà de mes propres intérêts. Je veux participer à ce transfert de valeur, qui vient avec un transfert d’actifs immobiliers, afin de donner à ces lieux-là non pas une valeur financière ou spéculative, mais une valeur liée à l’usage qu’on en fera, pour les générations à venir. C'est vraiment à ça que je veux servir et à quoi je veux consacrer mes prochaines années. Ça me tente, et c'est tellement le fun! Surtout, vraiment le fun. Pas surtout, mais en plus. Je me sens vraiment sur mon X. Ça aura pris 10 ans, mais ouais. Maintenant je sais.

S. Quelle chance! Merci de m’avoir partagé tout cela. Même sans avoir lu mes questions d’avance, tes réponses ont été des plus intéressantes!  Philémon, c’était un plaisir d’être en discussion avec toi.