Après cinq années d’occupation transitoire et sept années de travail sur le site au total, Entremise a eu la chance de pouvoir être aux premières loges de l’évolution du projet d’occupation de la Cité-des-Hospitalières en transition. Grâce à un travail de documentation et aux outils déployés pour cadrer l’occupation du site, il a été possible de tirer de grands apprentissages quant à l’adéquation des outils et pratiques transitoires mises en place. À cet égard, des entrevues avec des représentant·e·s de 35 organismes occupant le site, totalisant près d’une cinquantaine d’heures de dialogue, ont été réalisées sur différentes thématiques phares de ce projet.
Alors que nous nous penchons désormais sur une étude de faisabilité pour l’occupation pérenne des lieux — de concert avec la Ville, les comités d’occupant·e·s de la Cité et d’autres consultant·e·s — nous souhaitions vous partager quelques uns des constats soulevés par les occupant·e·s lors des entrevues, ainsi que nos propres apprentissages, sous forme de foire aux questions.
Nous espérons que les histoires, réflexions et idées qui se sont tissées entre les murs de pierre du bâtiment dans les dernières années continueront de faire vibrer ce lieu encore longtemps, et inspireront d’autres initiatives collectives. Nous remercions chaleureusement chaque groupe et personne ayant donné de son temps et s’étant prêté au jeu.
L’occupation transitoire
Entremise croit que les espaces vacants ne sont pas des absences, mais bien des potentiels en attente. L’occupation transitoire est un levier concret pour activer des lieux sous-utilisés, tisser des liens, favoriser l’entretien quotidien d’un bâtiment et répondre à des besoins urgents, en réfléchissant en parallèle à la réponse pérenne. La Cité-des-Hospitalières en est un bon exemple : La Ville de Montréal y a vu la possibilité d’expérimenter, de co-créer et de redonner accès à la ville à celles et ceux qui la font vivre, dans un contexte patrimonial unique. Ce grand monastère pensé selon une architecture du rythme et du lien reprend sa fonction de lieu de passage, de rencontre et de contemplation. En valorisant l’usage plutôt que l’attente, la présente section décrit la manière dont la Cité-des-Hospitalières est devenue un espace de vitalité collective grâce à l’occupation transitoire.
Le pari d’une transformation graduelle : Pourquoi ne pas occuper le bâtiment au complet dès le départ?
En démarrant l’occupation du site de façon ponctuelle, c’est-à-dire dans seulement les espaces bénéficiant d’une issue de secours directe vers l’extérieur et selon une fréquence de quelques événements par mois, plusieurs solutions aux défis de mise aux normes ont pu être pensés et opérés graduellement.
Entre vision initiale et réalités vécues : Le concept d’occupation transitoire est-il facile à appréhender?
Pour plusieurs occupant·e·s, le projet transitoire représentait une manière de garder le lieu vivant pendant une période d’incertitude, tout en expérimentant des usages appelés à nourrir un projet pérenne. Le caractère temporaire du projet faisait partie intégrante de son identité : il s’agissait d’un espace d’essai, de cohabitation et d’apprentissage collectif, où l’occupation permettait à la fois de préserver le patrimoine bâti et de prolonger l’héritage social des Soeurs en mettant le lieu au service de la communauté. Cette expérience demeure toutefois marquée par certaines ambiguïtés et fragilités. Les intentions du projet et son horizon temporel n’étaient pas toujours clairs pour les occupant·e·s, plusieurs ayant l’impression d’occuper les lieux « en attendant » qu’une décision plus permanente soit prise. Malgré cela, les récits convergent vers une expérience profondément humaine, où l’incertitude du temporaire a tout de même permis de créer des liens durables, de soutenir des projets délicats et d’imaginer d’autres façons d’habiter collectivement un lieu en transition.
Faire collectif
Si Entremise croit que des espaces sous-utilisés ou laissés à l’abandon peuvent être réactivés par l’occupation transitoire — en les mettant à profit pour répondre aux besoins des communautés, par leurs usages existants ou par de nouvelles vocations — elle est surtout convaincue que ce sont les communautés habitant, animant et transformant ces bâtiments qui leur redonnent leur sens. Ces communautés sont au cœur même de la démarche d’Entremise et ce sont elles qui contribuent à la réussite des projets. Dans cette perspective, le faire collectif occupe une place centrale au sein des projets transitoires. Il ne se limite pas à une simple cohabitation de groupes occupant un lieu à titre de locataires; il agit comme un véritable levier de transformation et un moteur de projet.
Comment reprendre le flambeau d’un si fort héritage?
La Cité-des-Hospitalières a toujours été — et demeure encore en partie — habitée par une communauté religieuse dédiée à l’accueil, au soin et au bien commun des Montréalais·es. Dans ce contexte, la requalification du lieu ne peut faire fi de l’héritage précieux et des valeurs portées par les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph pendant plus d’un siècle. C’est à partir de cet héritage qu’ont émergé des lignes directrices ayant servi de repères et d’orientations pour le projet transitoire. Elles ont permis d’accueillir de nouveaux porteur·euse·s de projets dans une démarche de redéfinition collective et de réactualisation du lieu, tout en tentant de préserver son sens.
Comment rend-on tangible l’idée de « collectif » pour des individus et un bâtiment aux multiples facettes?
L’un des principes centraux du projet transitoire reposait sur la mutualisation des ressources — espaces, équipements et savoir-faire — afin de favoriser une occupation plus collaborative, accessible et durable du site. Un budget participatif pour financer des équipements communs, l’entretien et l’aménagement des espaces, ainsi que l’organisation d’activités collectives et d’initiatives de rayonnement du projet.
Différents comités ont été créés afin de soutenir la gestion des espaces communs, l’organisation d’activités, la réflexion sur les règles de vie collective et le développement de la vision pérenne du site. L’organisation d’activités et d’événements a également joué un rôle important dans la consolidation de la communauté. Des initiatives récurrentes, comme la friperie annuelle, le barbecue de la rentrée ou le bouillon des Fêtes, ont contribué à renforcer le sentiment d’appartenance et les échanges entre les occupant·e·s.
Concrètement, au-delà des intentions d’Entremise, sur quoi s’est appuyé le sentiment d’appartenance développé par les occupant·e·s?
Si la vision du projet collectif s’est d’abord construite à travers les orientations et les outils mis en place par Entremise et la Ville de Montréal, c’est surtout à travers l’expérience vécue des occupant·e·s que la notion de collectif a pris forme. Pour plusieurs, un projet collectif repose sur une logique de contribution partagée, où chacun·e participe au fonctionnement du lieu et à l’allègement de la charge commune. Le collectif est également perçu comme « quelque chose de plus grand que soi », favorisant les échanges, les collaborations et l’émergence de projets communs entre les organisations présentes sur le site.
Les expériences du faire collectif varient selon les personnes et les formes d’implication. Pour certain·e·s, les instances de gouvernance, comme les comités et le conseil de voisinage, ont constitué des espaces importants de participation, de rencontre et de prise de décision partagée. Pour d’autres, le sentiment d’appartenance s’est plutôt construit dans le quotidien, ou encore au travers des collaborations concrètes entre occupant·e·s, qu’il s’agisse de partenariats professionnels, de partage d’expertises ou de projets créatifs communs.
Vers un projet pérenne qui rassemble
Entremise en est convaincue : l’occupation transitoire est une pratique efficace et durable pour redonner vie aux bâtiments d’hier, avec l’énergie d’aujourd’hui. La poursuite vers un projet collectif est cohérente car le transitoire produit une grande quantité de valeur — souvent invisible — qui dépasse largement l’usage temporaire ou expérimental du lieu. En effet, pendant la phase transitoire, les personnes impliquées développent des relations de confiance (entre occupant·e·s, voisin·e·s de quartier, partenaires et institutions). Les groupes développent également des façons de gérer collectivement un espace et des connaissances concrètes sur le bâtiment et ses usages. À cette force collective s’ajoute une logique de réduction des risques qui se déploie dans le projet transitoire, permettant ainsi d’apprendre à faible coût quels usages fonctionnent et attirent des projets, quels modèles économiques peuvent être viables, quels sont les défis du collectif, ses opportunités et, enfin, quelles infrastructures sont nécessaires.
Quel est le bon moment et quels sont les premiers rôles à déléguer à une communauté qui vise à s’autonomiser?
Les défis soulevés par les occupant·e·s mettent d’abord en lumière les tensions entre les ambitions collectives du projet et les contraintes administratives et institutionnelles qui structurent son fonctionnement. Le sentiment que le transitoire s’est construit sans suffisamment d’espaces pour réfléchir collectivement à sa mission et à son évolution revient fréquemment.
Quelles sont les conditions clés pour le vivre-ensemble?
Les conditions de réussite identifiées par les occupant·e·s reposent d’abord sur la capacité du projet à construire une vision collective claire, accessible et partagée. Plusieurs soulignent qu’il aurait été bénéfique, dès le début du transitoire, de créer davantage d’espaces de discussion autour de la mission du site, des aspirations des différents organismes et de la trajectoire souhaitée pour le projet. Les participant·e·s insistent également sur l’importance du temps long dans la construction d’une véritable communauté occupante. Enfin, plusieurs occupant·e·s considèrent que l’ouverture du site sur son environnement constitue une condition essentielle de réussite. Cela passe notamment par une plus grande accessibilité pour les organismes communautaires du quartier ayant des besoins ponctuels en espace, mais aussi par un ancrage plus fort dans les valeurs historiques du lieu.
En regardant le chemin parcouru, que retenez-vous?
Plusieurs occupant·e·s parlent de la Cité-des-Hospitalières en transition avec l’impression d’avoir contribué à bien plus qu’une simple occupation locative. Leur présence dans le lieu ne se limite pas à louer un espace : elles et ils y ont investi du temps, de l’énergie, des ressources et une part importante d’elles et eux-mêmes. À travers les usages quotidiens, les aménagements, les activités et les relations créées sur place, les occupant·e·s sont devenus de véritables partenaires du projet, participant activement à faire vivre le site et à lui donner un sens. Derrière cette implication se dessine aussi le désir que ce qui a été construit collectivement puisse survivre aux personnes actuellement présentes, que le projet conserve une continuité et une cohérence au-delà des individus qui en ont posé les bases. Ces réflexions traduisent surtout une volonté de préserver ce qui fait la richesse du projet: sa capacité à rester vivant, accessible et enraciné dans des usages collectifs.







